C'est un
quartier qui a vécu. Moi aussi, de 1973 à 1979*. Plaisance est en
passe de renaître : situé à Orvault, à l'orée de Nantes,
c'est un quartier dit « prioritaire de la politique de la
ville » qui amorce aujourd'hui sa mue. N'en déplaise à
certains « Plaisanciers » qui font la moue. Topo(logie).
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Photo d'archives procurée par la Mairie d'Orvault.
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Un
vendredi midi de novembre 2020, semi-reconfinés, il n'y a forcément
pas foule dans l'allée de 500 mètres qui relie la tour, ce monstre
de béton, le Trieux, au centre commercial bordant la cité et
débordant sur un arrêt de tramway. « Trieux »
est un mot wallon, issu du moyen néerlandais
signifiant
«
jachère, friche ». Le terme aurait évolué pour désigner une
prairie, située au centre du village et prenant diverses formes,
rectangle ou triangle. Un étang y était souvent présent. C'était
aussi le lieu où se tenaient les foires, kermesses et autre fêtes,
en dit Wikipedia.
C'est
aussi le nom d'une rivière bretonne qui aurait pu léguer le sien à
cet ensemble, plus logique puisque des rues alentour portent des noms
de fleuves.

Ici,
c'est Plaisance, 2500 habitants, dont une partie a été relogée ces
deux dernières années. Un calme provincial y règne, les espaces
verts sont bien entretenus, pas un papier à terre, pas une carcasse
de scooter en vue. La ligne d'horizon est basse, si l'on fait fi de
l'immense barre qui en barre la vue.
On ne
croise ce matin-là que trois personnes de l'heure : un quidam
parti se ravitailler en jaja à l'Aldi du coin, accompagné de son
chien ; une jeune mère et son gosse, elle canette de boisson
énergétique dans une main, cigarette dans l'autre, jupe longue sur
leggins et combo claquettes (en moumoute)/chaussettes (de sport) ;
un jeune capuché faisant le guet sous un arbre, l'endroit en est
plein, de conifères et autres saules.
Pris en
sandwich entre l'affreuse et industrieuse route de Vannes et une coulée verte menant
aux jolis parcs de la Gobinière et de la Gaudinière, Plaisance fut
érigé en 1964 pour loger des familles de la classe laborieuse. Le
Trieux comprenait 108 appartements répartis sur 11 étages, pour une
surface de plancher de 1095 m2. Aujourd'hui, on démonte la bête,
amiantée jusqu'aux os.

Du 9
décembre 2020 au 8 janvier 2021, le bâtiment, propriété du
bailleur social Atlantique Habitations, est démoli. Pour marquer
l'événement, la mairie d'Orvault organisait une déambulation
animée par deux échassiers à l'accoutrement style carnaval de
Venise, et une fanfare, les Bouyaka Horns, dont le son fait penser à
celui de la Nouvelle Orléans. C'était vendredi 18 décembre. Entre
chien et loup, le Trieux déjà à moitié grignoté, impression fin
du monde accentuée par la grisaille automnale et une année pas
banale, le jazz band s'est mis en branle pour ambiancer les allées
de la cité : élus et médiateurs de quartier ont vu des
Plaisanciers à leurs fenêtres, applaudissant l'initiative, tous
sourires.

En 2005,
le plan urbanisme de Nantes Métropole avait tenté d'améliorer le
cadre de vie, en plantant sur l'immense terrain en bas des tours,
cages à buts, city-stade, terrain de pétanque, barbecues et tables
de pic-nic, une aire de jeux pour enfants, au beau milieu d'une
pelouse qui ferait verdir d'envie bien des citadins. Et, cet été,
pour célébrer le renouveau de Plaisance, des animations avec des
artistes graffeurs avaient été organisées par la mairie.
Un parallèle avec le Breil, en
éveil
Claire
Beauparlant, sociologue urbaine de l'agence 53 TER, auteure de la
synthèse sur la concertation citoyenne menée en 2019 avec les
habitants du Breil (autre QPV de l'agglo nantaise), autour de la
refonte du quartier, devenue une urgence après les dégâts causés
par les émeutes de 2018, se demande : « Comment
(re)faire avec l’existant ? Où construire, où ne pas
construire ? Comment améliorer la visibilité et
l’accessibilité aux services de proximité ? Ce travail se
poursuit et l’équipe d’étude élabore actuellement des
scénarios en s’appuyant sur ce travail fait avec vous, sur son
expertise, ainsi que sur les orientations données par la Ville et la
Métropole.»
Le cahier d'étude Cœur du Breil est consultable via le lien
suivant :
https://dialoguecitoyen.metropole.nantes.fr/media/default/0001/01/7b820a2744bb6543a8fcf771d0e16813dce44dae.pdf
En
tant qu'experte, elle juge que "la tour n'est pas toujours
infernale, cela dépend de la typologie de sa population". En
clair, Claire trouve que la promiscuité n'est pas nécessairement
source de conflit, que ce qui l'est, c'est la juxtaposition de
situations problématiques liées à la précarité, les
toxicomanies, la violence, la délinquance, le manque d'éducation à
la parentalité, à l'écologie...
Au
Vietnam ou aux Emirats arabes, des tours vertigineuses s'érigent
toujours plus denses en population, sans qu'on n'entende parler
d'émeutes en ground zero... Le secret du "bon vivre ensemble"
résidant probablement dans une isolation phonique performante.
Que
demande le peuple ?
Ce
qu'il faut retenir des desiderata des premiers concernés, que ce
soit au Breil ou à Plaisance, ce sont des envies de désenclavement
(« ouvrir le quartier sur la métropole »); de davantage
de mixité sociale avec l'incorporation des seniors, toujours plus
nombreux (les dernières prédictions démographiques de l'Insee,
datant de 2018, établissent que d'ici 2050, plus d'un quart des
habitants des Pays de la Loire seront âgés d'au moins 65 ans); de
potagers collectifs et autres composteurs publics; un nouveau parc,
voire un skate park et des pistes cyclables; la création de lieux
générateurs de liens comme des espaces de convivialité tel un
café-théâtre ou un bar, une salle de sport; une salle de gaming;
un petit marché, un restaurant ou un food truck?

Et
puis, une envie d'ouvrir le quartier aux gens de l'extérieur sous la
forme d'un festival; au Breil, on réclame une mosquée, du moins une
salle de prière puisque les locaux un temps envisagés pour abriter
le lieu de culte sont voués à la démolition
(www.mosqueedubreil.fr/).
En attendant de voir quelques-unes de ces idées
concrétisées, on projette de reconstruire, sur les ruines du
Trieux, de nouveaux immeubles, mais étalés à l'horizontale, car il
faut bien loger une population croissante. Johanna Rolland, maire de
Nantes et présidente de Nantes Métropole, rappelait début décembre
2020 dans l'émission Grand Angle sur Télénantes, que « l'objectif
est de 6000 logements par an, 2000 en habitat social. ».
Un nouveau centre socioculturel pour accueillir les
jeunes, une maison pour seniors, une crèche et une ressourcerie
relogée sont attendus sur place dans les 3 ans à venir.
Dans la veine de ce que le philosophe et prof
d'urbanisme, Thierry Paquot, nomme « désastres urbains »,
le PGB, ou projet de rénovation du Grand Bellevue (plus grand QPV de
l'agglo avec 19 000 habitants) prévoit, quant à lui, de détruire
525 logements sociaux pour en reconstruire un millier, privés, d'ici
à 2030.
Un
ressenti oscillant entre nostalgie et envie d'ailleurs
Les derniers occupants du Trieux en seraient partis
début 2019, si les souvenirs de Geneviève L. sont bons. Celle que
les enfants de la cité appellent encore « Mamie »,
rapport à son ancienne fonction de dame de cantine à l'école de la
Ferrière, y habite depuis 2013. Elle fait partie de l'UHP, l'Union
des Habitants de Plaisance. Union qui n'a plus de président et dont
Geneviève ne saurait dire combien elle compte d'adhérents. Elle
assure la permanence bénévole d'accueil d'une ressourcerie-signe
des temps : logé à titre gracieux dans le garage en sous-sol
de l'ancienne antenne du bailleur social Atlantique Habitations,
l'endroit est un triste capharnaüm dédié à la précarité. On y
trouve un distributeur de protections périodiques, et puis de tout
et n'importe quoi. Pour 5 euros l'an, les familles peuvent s'y servir
à volonté en vêtements, livres, vaisselle, jouets, mobilier...

Quelques kilos en trop, quelques chicos en mois,
Geneviève bougonne et ne veut pas être photographiée. Elle veille
ce jour-là sur le fils d'une voisine, un ado qui « a pété un
câble hier au collège ». Elle appelle sa collègue :
« P'tite mère, on a ce frigo, j'ai pensé qu'on le mettrait de
côté pour untel ? ». L'autre caractère de ce binôme
picaresque, c'est Claudette C., 78 ans dont 42 à Plaisance, qu'elle
définit, sans y voir de jeu de mots, de « plaisant ».
« Mais c'était mieux avant », détaille-t-elle :
« c'est pas question d'être raciste mais à partir du moment
où les Maghrébins sont arrivés, ça a été le bazar »,
est-elle persuadée. Les Maghrébins étaient pourtant déjà là,
même « avant ». Et d'enchaîner sur les Africains, « qui
ne vivent pas comme nous, c'est sûr », et dont il paraît que
deux familles louant des appartements sur le même palier auraient
enlevé les portes entre les deux, rendant la vie impossible à leurs
voisins de cage. Puis vient le tour des Roumains, résidant « en
masse » au Lay, ensemble de petits collectifs à 4 étages posé
de l'autre côté de la rue : eux « marient leurs filles à
14 ans, et ça, ça me choque », se répand l'assistante
maternelle retraitée, squeezée à la base sur ses impressions liées
au changement. On se mariait au même âge dans les campagnes
françaises il n'y a pas si longtemps. Leurs opinions, si elles
n'engagent qu'elles, reflètent une propension à la complainte, elle
bien française. « S'ils veulent récupérer les lieux, qu'ils
le fassent donc, moi je laisse tout et je m'en vais, j'ai d'autres
choses à faire », s'emporte l'une d'elles, approuvée par
l'autre. « De toute façon, un jour je partirai habiter à la
campagne... », se prend à rêver Claudette. Reste que ces
personnages donnent de leur temps et de leur énergie à leur
communauté sans compter, solidaires de galère.

L'avenir de la ressourcerie est incertain, le local
étant voué à la démolition dans les 18 mois, renseigne Lionel
Audion, adjoint au maire délégué à la politique de la ville, qui
parle d'une relocalisation dans le Plaisance nouveau. En attendant,
la Mairie a déjà investi l'étage au-dessus de la ressourcerie pour
y loger la Passerelle, service de médiation municipale, signe que
l'institution va vers les « cas soç' », euh pardon les
habitants. L' « aller vers » est un concept d'éducation populaire que les
travailleurs sociaux se targuent d'appliquer aux quartiers laids
(par opposition aux beaux quartiers) et qui est explicité ici :
https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/note_de_cadrage_aller_vers.pdf
*Note
De La Rédactrice
L'accouchement
de ma mère aurait été déclenché par une panne d'ascenseur, un
vendredi 13, si l'on en croit la légende familiale. Elle avait dû
monter 11 étages à pieds. Cette adresse du 3, allée du Trieux fait
affleurer mes tout premiers souvenirs : les repas pris dans la
cuisine avec vue sur le ciel ; mon père faisant mine de me
lâcher, à la Michael Jackson, par dessus le balcon, pour rire... La
voix de George Benson résonnant dans tout l'appart' tapissé de
grosses fleurs orange et marron ; la Renault 12 noire paternelle
trônant sur le parking en bas et, moi, descendant les 5 étages qui
me séparaient de ma nounou les matins où ma mère partait
travailler au Codec à l'époque. En chemise de nuit et chaussons, je
tenais mon bol de Poulain dans l'ascenseur, Tatate n'avait plus qu'à
le remplir de lait chaud...

J'arbore
encore une cicatrice au menton, stigmate d'une dégringolade à vélo
dans la pente reliant les lieux au centre commercial, où, chez le
boucher, je n'avais droit à une sucette qu'à condition de ne pas en
réclamer : 'on ne réclame pas', disait Tatate, octogénaire
aujourd'hui, et dont le mari, André Monnier conduisait une
Ami8... Le pauvre homme est décédé dans les années 1980 d'un
cancer des poumons. Il n'avait jamais fumé.
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Ma mère, sur le balcon du 11ème étage au 3, allée du Trieux à Orvault, circa 1977.
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Pour
la kermesse à la fin du CP à la Ferrière, on nous avait grimés en
Noirs, et personne n'aurait pensé s'en offusquer. On trouvait bien
des 'têtes de nègres' à la boulangerie, en confiserie réglissée
ou en pâtisseries qu'on a renommées 'boules choco' depuis. Autres temps, autres moeurs, dit-on. Plus tard,
sans même que ce soit un projet, je vivrai dans un pays
arabo-musulman d'Afrique et y donnerai la vie. A la ressourcerie de
Plaisance, fin 2020, j'ai laissé un sac rempli de jouets avec
« Casa » écrit dessus. Mektoub.
Et après ?
Maître Michèle Raunet, notaire, témoigne dans
la revue Trajectoires, publiée en décembre 2020 par l'Observatoire
du Logement de la Métropole Atlantique (Oloma) : « On ne
peut plus se permettre d'avoir des bâtiments qui, une fois
obsolètes, ne peuvent être transformés autrement qu'en étant
démolis. L'impact environnemental est trop fort. L'évolution du
monde nous oblige à repenser notre façon de construire. »
L'ouvrage nous apprend enfin que les Pays de la Loire devraient
abriter, d'ici 2050, selon l'Insee, 4,6 millions d'habitants, et ce,
sans compter d'éventuelles arrivées massives de populations fuyant
leur pays d'origine pour des raisons politiques ou climatiques...

Nantes Métropole prépare un projet intégrant la
collaboration « des collectivités et du bailleur social qui
ont défini un programme de réhabilitation, démolition et
construction de logements permettant de diversifier le parc actuel,
avec la création d’appartements dédiés aux personnes âgées et
aux jeunes actifs, des logements en accession abordable et d’autres
à prix libre ». Le tout s'appuyant sur une concertation
citoyenne préalable, tenue en 2019, et « facilitée »
par l'agence Passagers des Villes. Le diagnostic et les perspectives
ont été rendus sous forme de dessins dédramatisant les enjeux et
les tensions qu'ils suscitent, mais qui ont le mérite d'atténuer la
complexité liée au consensus recherché.
Avec la disparition du Trieux, une
page se tourne, marquant la fin d'une histoire, le début d'une
autre, différente, plus belle... Pourvu que le 21ème soit réellement porteur de changement de paradigme pour que de telles
aberrations architecturales et sociologiques ne se reproduisent plus.
https://metropole.nantes.fr/actualites/2019/logement-urbanisme/plaisance-nouveau